Tokyo élève l’Asie centrale au rang de priorité stratégique

4 min de lecture
chidorigafuchi tokyo

Le 20 décembre 2025, le Japon a franchi un cap historique en accueillant le premier sommet au niveau des chefs d’État du dialogue « Asie centrale + Japon » (CA+JAD), vingt et un ans après sa création en 2004. Cette élévation marque une rupture avec la diplomatie japonaise traditionnellement prudente dans la région, positionnant désormais l’archipel comme un acteur majeur face à la compétition croissante pour l’influence en Asie centrale.

Une montée en puissance stratégique délibérée

La Première ministre Sanae Takaichi a présidé pendant 80 minutes cette session réunissant les cinq présidents d’Asie centrale : Kassym-Jomart Tokayev (Kazakhstan), Sadyr Zhaparov (Kirghizistan), Emomali Rahmon (Tadjikistan), Serdar Berdimuhamedov (Turkménistan) et Shavkat Mirziyoyev (Ouzbékistan). Le timing révèle une dimension géopolitique assumée : ce sommet intervient environ un mois après la réception des mêmes dirigeants par Donald Trump à Washington, soulignant la compétition d’influence dans cette région pivot.

Sanae Takaichi a explicitement souligné trois atouts majeurs de la région : sa position géopolitique de jonction entre l’Europe et l’Asie, son importance cruciale pour la sécurité économique en raison de ses ressources énergétiques et minérales, et son potentiel de croissance démographique et économique élevée.

L’Initiative de Tokyo : 3 000 milliards de yens sur la table

Le Japon a dévoilé la « CA+JAD Tokyo Initiative », un cadre structuré autour de trois axes prioritaires qui traduit une approche méthodique typiquement japonaise. L’objectif chiffré est ambitieux : atteindre 3 000 milliards de yens (environ 19 milliards d’euros) de projets commerciaux sur cinq ans.

Green and Resilience : la carte des minéraux critiques

Le premier pilier cible la transition énergétique et la résilience face au changement climatique. Au-delà des discours convenus sur la décarbonation, Tokyo mise stratégiquement sur le renforcement des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, essentiels pour les technologies vertes. Cette coopération inclut l’exploration minière et vise à garantir au Japon un accès sécurisé à ces ressources tout en renforçant la résilience économique de l’Asie centrale.

Le volet comprend également un partenariat sur les technologies de transformation verte (GX) et numérique (DX), l’observation satellitaire des émissions de gaz à effet de serre via le programme GOSAT, et le mécanisme de crédit conjoint (JCM) pour la réduction des émissions.

Connectivity : contourner les routes chinoises

Le deuxième axe mise sur l’amélioration de la connectivité physique et numérique. Tokyo soutient explicitement le développement de la « Route de transport internationale trans-caspienne », corridor qui offre une alternative aux routes contrôlées par la Chine. Cette initiative s’accompagne d’une formation pour les douaniers en collaboration avec l’Organisation mondiale des douanes.

L’innovation majeure réside dans le lancement du « Partenariat Asie centrale-Japon pour la coopération sur l’IA », plateforme visant à développer une intelligence artificielle sûre, sécurisée et digne de confiance pour relever les défis sociaux. Ce volet technologique distingue nettement l’approche japonaise des initiatives purement infrastructurelles d’autres puissances.

Human Resource Development : jouer sur le temps long

Le troisième pilier capitalise sur une force historique du Japon : la formation des élites. Les programmes existants, comme les Japan Centers for Human Resource Development, le Project for Human Resource Development Scholarship (JDS), et les programmes avec le FMI et la Banque asiatique de développement, seront renforcés.

Le Japon promeut également le mouvement « One Village, One Product » (OVOP), qui contribue à l’autonomisation des femmes et s’inscrit dans l’agenda Femmes, Paix et Sécurité. L’objectif est de créer des générations de professionnels et décideurs centre-asiatiques formés au Japon, garantissant une influence durable.

Plus de 150 documents signés : la diplomatie des résultats

Contrairement aux sommets souvent symboliques, celui de Tokyo s’est traduit par la signature de plus de 150 documents entre acteurs publics et privés. Parmi les accords concrets figurent un prêt yen pour un projet d’élevage et de santé animale en Ouzbékistan, quatre projets d’aide pour le Kirghizistan, et un projet régional de réduction des risques de catastrophes pour les cinq pays en coopération avec le PNUD.

La Déclaration de Tokyo, document de 53 points adoptés à l’unanimité, établit un cadre de coopération détaillé couvrant des domaines aussi variés que la stabilité afghane, la dénucléarisation de la péninsule coréenne, la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, et la résolution pacifique des différends frontaliers.

Un rôle de « catalyseur » revendiqué

Les leaders ont salué le rôle du Japon comme « catalyseur » dans la promotion de la coopération régionale au cours des 21 dernières années, dans des domaines comme le développement des ressources humaines, la prévention du terrorisme, le contrôle des frontières, l’agriculture et la gestion des ressources en eau. Cette approche multilatérale contraste avec les stratégies bilatérales privilégiées par d’autres puissances dans la région.

Tokyo a annoncé une utilisation plus stratégique de son aide publique au développement (APD) pour maximiser l’impact collectif en mobilisant divers acteurs publics et privés. Cette « diplomatie de développement » exploite la crédibilité du Japon comme partenaire sans agenda politique intrusif.

Le Kazakhstan accueillera le prochain sommet

La déclaration finale confirme l’institutionnalisation du sommet : le Kazakhstan organisera la deuxième édition, selon un ordre alphabétique anglais établi pour la rotation de l’hôte. Cette régularité transforme le CA+JAD d’un forum de ministres des Affaires étrangères en mécanisme de coopération au plus haut niveau politique.

Les pays d’Asie centrale ont exprimé un intérêt marqué pour approfondir la collaboration dans tous les domaines prioritaires, reconnaissant l’importance croissante de la présence de l’Asie centrale sur la scène internationale dans un contexte géopolitique en mutation.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués.